Alors que la Guinée traverse une nouvelle transition politique, le tribalisme continue de miner la cohésion sociale. De plus en plus de voix accusent l’État d’être non seulement complaisant, mais aussi complice dans l’injustice que subit une frange de la population, notamment à travers des déguerpissements ciblés. Retour sur un mal profond, nourri par des décisions étatiques controversées.
La fracture communautaire entretenue par l’État ?
Le mot est souvent évité, parfois jugé trop fort, mais il est sur toutes les lèvres : le tribalisme. En Guinée, ce fléau social divise, oppose et fracture une nation qui peine à construire une unité solide. Au-delà des discours officiels appelant à l’unité nationale, les actes posés par les différents régimes successifs donnent une tout autre lecture de la réalité. Aujourd’hui, de nombreux Guinéens pointent du doigt une vérité dérangeante : l’État, censé garantir l’égalité et la justice pour tous, serait lui-même à la base d’une discrimination à caractère communautaire.
L’exemple le plus frappant de cette injustice reste la série de déguerpissements opérés sous des prétextes souvent flous et sélectifs. Sous le régime d’Alpha Condé, des quartiers entiers ont été rasés. Parmi les plus touchés, les zones de Kaporo-rails, Kipé 2, Dimesse… Des quartiers à majorité peulh, une communauté historiquement connue pour sa position critique face au pouvoir. Beaucoup y ont vu une sanction déguisée, un règlement de comptes politique sur fond ethnique.
Hamidou Diallo, un habitant de Kaporo, en parle avec amertume :
« Je suis victime. C’est ici à Kaporo que nous avons vécu durant des années. Mais en un matin, ils sont venus mettre tout en poussière. Cette maison n’était pas seulement un lieu d’habitation, mais aussi le symbole de notre histoire. Lorsque le président de la transition est arrivé au pouvoir, il nous a promis justice. Et aujourd’hui, c’est lui-même qui rend encore plus triste notre communauté. »
L’arrivée du CNRD, le 5 septembre 2021, a pourtant suscité un vent d’espoir. Le président de la transition, Mamadi Doumbouya, avait promis de “rendre à chacun ce qui lui revient”, d’instaurer la justice et de corriger les erreurs du passé. Mais pour beaucoup, ces promesses se sont vite transformées en désillusions. En janvier 2023, de nouvelles opérations de déguerpissement ont touché des familles installées depuis plus de 40 ans, souvent sans préavis clair, sans relogement, sans justice.
Les zones ciblées ? Encore une fois, les mêmes : Kaporo, Kipé, Taouyah… avec les mêmes familles, les mêmes douleurs, et les mêmes silences de l’administration. Pour certains observateurs, ces actions ne peuvent plus être vues comme de simples actes d’urbanisation ou de libération foncière. Elles participent à un projet politique sous-jacent : affaiblir les voix dissidentes, majoritairement issues d’une même communauté.
Et pourtant, le rôle d’un État, dans une nation multiculturelle comme la Guinée, devrait être d’assurer l’équilibre entre les composantes sociales. La Constitution garantit l’égalité entre les citoyens, sans distinction d’ethnie ou d’appartenance politique. Mais entre le texte et la réalité, un gouffre semble s’être creusé.
Aujourd’hui, les appels à la vérité et à la réconciliation se heurtent à un mur de ressentiment et de méfiance. Tant que le tribalisme continuera d’être utilisé – même tacitement – comme un levier de pouvoir ou de répression, la Guinée restera fragile, incapable de faire émerger un projet commun.
Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt une communauté contre une autre. Il s’agit de faire parler les faits, et de rappeler à ceux qui dirigent que l’injustice envers une partie du peuple est une menace pour l’ensemble de la nation.
Alpha Oumar







