Sidya Touré : ce que ma mémoire de journaliste refuse d’oublier (Par Sanou Kerfalla Cissé)

29
Il y a des disparitions qui nous ramènent brutalement à des pans entiers de notre propre histoire. Celle de Sidya Touré est de celles-là. Elle me ramène près de trente ans en arrière, à la Primature, lorsque je l’ai rencontré pour la première fois alors qu’il venait d’être nommé Premier ministre du général Lansana Conté.
À cette époque, j’étais journaliste au groupe de presse Le Lynx–La Lance. Après quarante-huit heures de négociations, j’avais obtenu une grande interview du nouveau chef du gouvernement. Nous avions rendez-vous dans son bureau, à la Primature, à la fin du mois de décembre 1996. Je me souviens encore de cet entretien et des photographies prises ce jour-là.
Sidya Touré venait d’arriver aux affaires dans une Guinée confrontée à d’importantes difficultés économiques et sociales. L’électricité, l’assainissement de Conakry et la reprise de la coopération financière internationale figuraient parmi ses priorités.
Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1996, l’éclairage public fut rétabli dans certains quartiers de la capitale. Pour beaucoup de Conakrykas, ces lampadaires rallumés représentaient quelque chose de simple, mais de profondément symbolique : la preuve que l’État pouvait encore agir et que les choses pouvaient changer.
Après cette première interview, nos échanges se sont poursuivis. Je retournais régulièrement à la Primature. Nous parlions de l’actualité, des décisions du gouvernement et de leur réception par la population.
Ce qui m’avait particulièrement marqué chez lui, c’était cette question qu’il me posait régulièrement : « Qu’est-ce que les gens pensent de cette décision ? »
Il voulait connaître le ressenti de la population. Il cherchait à comprendre ce qui se disait dans les quartiers, au-delà des rapports administratifs et des discours officiels. Pour un journaliste, cette attitude ne pouvait pas passer inaperçue.
Puis le temps du pouvoir a laissé place à celui de l’opposition.
Le 8 mars 1999, Sidya Touré quittait la Primature. Il poursuivra ensuite son engagement politique au sein de l’Union des forces républicaines. Ses rapports avec le président Lansana Conté allaient progressivement se détériorer, jusqu’à devenir une véritable confrontation politique.
C’est dans ce contexte que survient l’un des souvenirs les plus marquants que je conserve de lui.
Le 27 juillet 2000, il est environ 21 h 23 lorsque mon téléphone sonne.
Au bout du fil, Sidya Touré.
Il me dit simplement :
« Jeune frère, prépare-toi, demain on va prier ensemble à la Grande Mosquée Fayçal. »
Je savais que des démarches de médiation étaient engagées. Le lendemain, vendredi 28 juillet, je me rends donc à la Grande Mosquée Fayçal.
Des notables, des responsables religieux et des officiers étaient réunis dans l’espoir de rapprocher l’ancien Premier ministre et le président Conté.
Mais Sidya Touré refusait que son différend avec le pouvoir soit réduit à une affaire de personnes ou de région. Il parlait de pauvreté, d’éducation, de gouvernance et de la situation sociale et économique du pays.
Ce jour-là, j’ai retrouvé l’homme que j’avais connu à la Primature : courtois dans ses rapports avec les autres, ouvert au dialogue, mais ferme sur ses convictions.
Avec le recul, je mesure davantage la portée de ces moments. Nous étions simplement en train de vivre l’actualité. Nous ne savions pas encore que ces rencontres, ces conversations et cet appel nocturne deviendraient un jour des fragments d’une histoire que nous raconterions avec nostalgie.
Je ne veux pas, à travers ce témoignage, refaire toute l’histoire de Sidya Touré. Je veux simplement témoigner de l’homme que j’ai personnellement connu.
Je me souviendrai de son bureau à la Primature, de nos discussions, de son intérêt pour le regard de la population, de cette soirée du 27 juillet 2000 et de la prière du lendemain à la Grande Mosquée Fayçal.
La politique retiendra ses fonctions, ses combats, ses victoires et ses désaccords. Ma mémoire, elle, retiendra surtout l’homme que j’ai rencontré derrière ces fonctions.
Un homme qui aura traversé le pouvoir et l’opposition sans jamais cesser de défendre ce en quoi il croyait.
Sidya Touré s’en est allé. Mais certaines rencontres ne meurent jamais. Elles restent là, dans un coin de la mémoire, comme des photographies que le temps ne parvient pas à effacer.
Dors en paix, grand frère.
Sanou Kerfalla CISSE